David n’était pas sûr de comprendre si son interlocuteur utilisait l’image de « l’œil intérieur » pour désigner la télépathie. Mais ce n’était pas important. Un flux d’informations incroyablement sensorielles lui parvenait alors que Gooples se connectait à quelque chose ou quelqu’un… Impossible pour lui de vraiment le définir sur le moment.

Gooples semblait connecté à un monde étrange. Une société dont David pouvait ressentir la noirceur à travers la communication télépathique et qu’il n’aurait pas imaginée même dans ses pires projections. Un univers violent et compromis.

Dans ce monde-là, une poignée d’individus qui a tout, ou presque, empoisonne la majorité restante qui n’a rien, ou presque. Ensuite, ils leur vendent des remèdes pires que le mal. S’enrichir toujours plus. Mieux contrôler ce bétail humain. Une véritable dystopie. Un modèle révoltant ! Et pourtant, la majorité qui n’a rien, ou presque, cautionne ce système en déposant régulièrement un petit rectangle de carton dans une urne.

La plupart de ceux qui n’ont rien, ou presque, s’entassent dans d’immenses cités. Les uns sur les autres, dans des cages rectangulaires divisées en plusieurs pièces d’habitation, où ils amassent leur presque rien comme un trésor. Ils mettent des verrous et des chiens à l’entrée, de peur de perdre leurs maigres possessions. Plus improbable encore, certains d’entre eux commettent des actes de violence pour s’approprier le presque rien des autres.

Gooples s’adressa à David :

“ Je crois que ce sont les marionnettes d’une créature méchante.

“ Rien que d’imaginer une créature capable de ce type de ravages sur toute une planète… j’en frissonne.

— Mais avouez, vous aimez vous plonger dans ce genre de frisson, l’interrogea David.

“ Oui. J’aime beaucoup ça !

Gooples changea de sujet. Il s’était pris d’intérêt pour un groupe d’individus qui recherche les coupables d’horribles crimes. Il éprouvait un certain attrait pour leurs psychologies particulières…

Est-ce le fait que leurs hiérarchies respectives se soient débarrassées d’eux en créant le Bureau qui les rend si intéressants ? Il émane de chacun d’eux une certaine aigreur, une forme de rejet de la société. Chacun à leur manière que les autres ne comprennent pas toujours. Mais quelque part, cela les unit malgré leurs différences. Un peu comme dans…

“ Qu’est-ce qu’une série policière, David ?

David ne répondit pas immédiatement. Il venait de reconnaître son propre monde avec effroi. Les bons vieux États-Unis d’Amérique étalaient leur crasse dans toute leur splendeur. Miroir d’une planète Terre gangrénée jusque dans sa moindre parcelle « civilisée »…

“ En effet, c’est votre monde, David. Ou presque…, intervint Gooples en réponse aux pensées de l’archéologue.

— Ou presque ?

“ Oui à un ou deux détails près.

“ Mais revenons aux membres du Bureau. Il y a ce Raymond. Je crois que c’est le plus étrange.

David joignit ses mains à celles de Gooples sur le cube. Elles paraissaient bien petites comparées à celles de la créature. Et notre aventurier se laissa submerger par un flot d’émotions primaires que son formateur improvisé l’aida à filtrer. La technique nécessaire n’est pas innée, même pour les créatures comme Gooples.

David comprit rapidement ce que Gooples entendait par « étrange ». Dire que Ray est un individu haut en couleur serait un euphémisme. Il a notamment une sorte de relation de couple avec sa… voiture, Marcy.

“ C’est le mot que vous employez pour le véhicule motorisé ? Voiture ? Ce n’est pas très optimal pour se déplacer. Ça consomme beaucoup trop de carburant fossile pour les vitesses qu’il atteint.

— Surtout la vieille Buick de Ray, soupira David.