Dans l’esprit de Ray, il y a une sorte de confusion entre cette voiture et une compagne. Il l’aime et la hait en même temps. Et il dépense presque tout son revenu pour l’entretenir. Le reste, c’est pour l’alcool, son carburant à lui.

Mais celui qui intéresse le plus Gooples se nomme Franz. Ou Franjo. Difficile à dire. Les autres l’appellent Tagada. L’idée est plus simple. Elle est claire, constante. Tagada c’était aussi le nom employé pour désigner son père. Un vieux soldat réduit à se déplacer dans un fauteuil roulant.

L’esprit de celui-là est un beau sac de nœuds. Parfois, Gooples a beaucoup de mal à suivre le fil de ses pensées. Surtout qu’elles sont largement noyées par une sorte de résonance. Un bruit de fond difficile à exprimer. Un peu comme le sentiment qu’il est tard ce soir depuis ce matin. Sauf en quelques rares moments où il est heureux ; ils ne durent pas. Tagada apprécie aussi l’alcool.

Pourtant le bourbon ne l’aide pas particulièrement à se sentir mieux. C’est plus un anesthésiant quand son esprit torturé l’empêche de trouver l’apaisement. Trop de choses horribles s’y bousculent. Les horreurs perpétrées par ce tueur qu’il poursuit en vain. Ses propres erreurs passées. L’épisode de la bicyclette. Son désir pour cette personne hors de sa portée.

Elle, c’est Dom Preacher. Une petite blonde pétillante. Son esprit d’analyse très fin est lui aussi sujet au bourdonnement d’une résonance de fond dont le sens échappe à Gooples. Il aime particulièrement se connecter à elle avec le Cubovision. Car il peut éliminer le bruit de fond pour profiter de la structure bien ordonnée de ses pensées. Peut-être parce qu’elle consomme beaucoup moins d’alcool que les autres ?

“ Ce que je préfère chez Dom, ce sont ses pensées dans les moments de détente. La première fois… Je vous montre. On peut également revivre les scènes avec le Cubovision.

 La jeune femme se détendait dans un bon bain chaud. David avait nettement l’impression de prendre ce bain lui-même. Il lâcha le cube de surprise.

“ Oui, ça peut surprendre. On ressent tout, le plaisir, mais aussi la douleur. Et quand on n’est pas entraîné à filtrer, cela peut être dommageable. Le Cubovision est amusant. Mais il faut rester prudent dans son utilisation.

“ Il peut devenir terriblement addictif si on se laisse emporter par la curiosité sans fixer de limites.

David percevait les pensées de Gooples sans les assimiler, absorbé par ce qu’il vivait au travers du Cubovision. La puissance du dispositif aidant, il explorait en profondeur le plaisir de Dom.

Plus tard dans la soirée, Tagada s’est présenté chez elle. Il venait d’avoir un éclair de génie. L’intime conviction qu’ils avaient arrêté la mauvaise personne. Que le vrai tueur était toujours en liberté. Dom l’a reçu emmitouflée dans le plaid qu’elle avait sorti pour s’installer devant un film d’épouvante avec un gros pot de glace. Les cheveux défaits, des chaussettes dépareillées parce que le chien avait bouffé les petites sœurs. Lui non plus n’était pas très glamour sur le moment. Finalement, de la glace, il y en avait assez pour deux.

***

David se réveilla barbouillé comme un lendemain de Noël. La connexion avec Gooples s’estompait doucement.

Daniel se tenait assis près du lit de camp.

— Tu nous as fait une frayeur, David. Tu es sûr d’aller bien ?

— Mieux que jamais !

— Tu parlais tout seul dans ton sommeil.

David sourit…

— Passe-moi le cube derrière toi, sur la table. Tu vas voir, c’est terriblement amusant !

Daniel s’exécuta. David posa le cube entre ses paumes, invita le reporter à y joindre les siennes et se laissa porter…